NOVEMBRE 2025 - Le rôle des pharmaciens dans la Première Guerre mondiale

Science et société Article publié le 02 décembre 2025 , mis à jour le 02 décembre 2025

Les commémorations de la Première Guerre mondiale (1914-1918), en ce mois de novembre, sont l’occasion de présenter le rôle joué par les pharmaciens français durant ce conflit, tant à l’arrière qu’à l’avant du front. 

En réponse à l’urgence et à la désorganisation des débuts de cette guerre nouvelle, le corps des pharmaciens français a été réorganisé, lui permettant de mettre à disposition la polyvalence de ses connaissances. Grâce à leur connaissance approfondie de la chimie, les pharmaciens ont été des acteurs décisifs dans le conflit chimique, en œuvrant dans la recherche et le perfectionnement des moyens de protection contre les gaz de combat et dans la conception de nouvelles armes chimiques offensives. Partie moins connue de leur rôle, les pharmaciens ont aussi été mobilisés dans la prévention des maladies infectieuses, en étant chargés de la mise en place de règles d’hygiène et de prophylaxie.

Le changement de conception du rôle du pharmacien durant le conflit

Les premiers mois du conflit ont révélé le manque de préparation de la France, notamment dans le domaine pharmaceutique. « Du haut en bas de l’échelle, tout le monde était convaincu de la supériorité incontestable de la France. Ce fut la raison pour laquelle le conflit ne fut pas préparé méthodiquement sur tous les points » (1). Les stocks de médicaments et de matériel médical, constitués pour trois mois, ont été épuisés en quinze jours, les maladies infectieuses se sont propagées avec l’enlisement de cette guerre de position. Lors des premières attaques au gaz, l’armée française a été prise au dépourvue et n’était pas préparée ni pour se protéger, ni pour riposter face à cette arme nouvelle. La France comptait alors une modeste industrie chimique et un faible nombre de chimistes, 2 500 contre 30 000 en Allemagne. 

Devant cette désorganisation manifeste et les dégâts provoqués par les premières grandes offensives, la Direction générale du Service de Santé au Ministère de la Guerre a opéré des réformes, qui ont intégré progressivement les pharmaciens, dont le rôle avait été négligé. En effet, le pharmacien, à l’entrée en guerre, était considéré uniquement comme un préparateur de médicaments, bien que scientifique de formation. La majorité des pharmaciens ont ainsi été mobilisés comme soldat au sein d’unité combattante ou affectés en tant qu’infirmiers ou brancardiers dans des régiments ou des hôpitaux. « Un rapport émanant d’un pharmacien militaire (pharmacien major Paul Bruère) lors du 11ème congrès international de pharmacie de mars 1914 (c’est-à-dire quelques mois avant la déclaration de guerre franco-allemande du 3 août), soulevait déjà le problème : « il est fort regrettable que le rôle effacé du pharmacien militaire laisse trop souvent dans l’ombre les services rendus ; ceux-ci restent ignorés non seulement du grand public et des parlementaires, mais aussi fréquemment du commandement qui se prive, à son insu, d’un concours technique précieux » (2).

Ce changement dans la conception du rôle de pharmacien dans le conflit, initié par la Direction générale du Service de Santé, s’est manifesté par l’établissement du grade de pharmacien auxiliaire et la nomination d’officiers, permettant aux pharmaciens de mettre en pratique leurs connaissances scientifiques et médicales.

Le rôle dans le conflit chimique : assurer la protection et la défense

La Première Guerre mondiale a été marquée par l’utilisation massive des gaz. « Au total, 52 000 tonnes d’agents toxiques furent déversées par les Allemands de 1915 à 1918, les Français en utilisèrent 26 000 tonnes et les Anglais 14 000 » (3).

Ce conflit chimique a commencé à partir d’avril 1915, après des attaques allemandes successives aux gaz asphyxiants, alors quasiment inconnus, et entraînant le mort de nombreux soldats alliés. Après ces attaques, le Grand Quartier Général a créé, début juin 1915, une organisation pour déterminer la nature des produits utilisés, la Commission des gaz asphyxiants, remplacée ensuite par la Commission des études chimiques de guerre, dans laquelle on trouve deux pharmaciens, Paul Lebeau et Gabriel Bertrand. Dans le cadre de cette organisation, des pharmaciens toxicologues ont ainsi été chargés de se rendre sur les lieux des différentes attaques, pour récupérer des munitions toxiques sur le terrain, les démonter et caractériser leurs toxiques. Dès mai 1915, un premier laboratoire de toxicologie mobile avait été installé à Ypres, auprès de la Xe armée, la première à avoir subi les attaques allemandes aux gaz asphyxiants.

Après cette mobilisation dans la détermination des gaz employés par l’ennemi, les pharmaciens ont joué un rôle crucial dans la recherche des moyens de protection des soldats, dont l’objectif prioritaire était la protection de voies respiratoires et des yeux contre les gaz suffocants, puis la protection de la peau contre les gaz vésicants. De la compresse C1 enduite d’hyposulfite et de carbonate de sodium en poudre, à mouiller en cas d’attaque, à l’appareil respiratoire permettant de neutraliser n’importe quel gaz, grâce à une cartouche remplie de mélange absorbant, la protection individuelle contre les gaz a été de plus en plus performante tout au long du conflit. Les pharmaciens ont aussi été chargés d’installer des protections collectives contre les attaques par gaz, comme la constitution d’abris dans lesquels les gaz ne pouvaient pas pénétrer par la suspension de toiles imprégnées de neutralisant. Ces pharmaciens toxicologues ont également eu un rôle dans l’instruction des combattants, concernant l’utilisation des différents appareils de protection et la reconnaissance des signes annonciateurs d’une attaque par vague gazeuse. 

Enfin, les pharmaciens ont été missionnés de concevoir de nouvelles armes chimiques, que ce soit la production de vague gazeuse ou le chargement de substance chimique dans des projectiles. Ils sont aussi intervenus dans la conception de nouveaux procédés de fabrication d’obus, emplis de phosgène et d’acide cyanhydrique, permettant une production industrielle de gaz de combat. Durant le conflit, la France a chargé 17 000 000 obus et 1 100 000 grenades avec différentes substances chimiques.

Le rôle dans la prévention des maladies infectieuses 

En période de guerre, de nombreux facteurs favorisent la propagation des maladies infectieuses : la fatigue physique et l’épuisement nerveux, l’alimentation insuffisante et de mauvaise qualité diminuent la résistance aux infections, l’accumulation d’hommes dans des espaces restreints facilite la transmission. Caractéristique de la guerre de position qu’a été la Première Guerre mondiale, l’insalubrité des tranchées, entourées de cadavres en décomposition, en raison de la durée des combats au même endroit, la contamination de l’eau et la pullulation des rats, associées à des défaillances d’hygiène, ont permis la propagation de nombreuses maladies, comme la diphtérie, la dysenterie, la typhoïde ou encore la tuberculose. 

Afin de les enrayer, la Direction générale du Service de Santé a créé des équipes sanitaires, placées sous la direction d’un pharmacien et comprenant de nombreux pharmaciens pour élaborer et mettre en place des règles d’hygiène et de prophylaxie. Ces équipes ont été chargées de la purification de l’eau et de la protection de l’eau potable, de la désinfection des cantonnements, de la lutte contre les mouches et les moustiques, de la dératisation, de l’incinération des ordures ou encore de la stérilisation du matériel chirurgical. Par exemple, les vêtements et les équipements des soldats ont été désinfectés et désinsectisés par des études à vapeur ou des étuves à formol. « Les tissus de coton contaminés par du sang, du pus, des matières fécales, étaient désinfectés par immersion pendant 4 heures dans une solution de Crésyl à 4%, puis lavés et lessivés » (4).

A partir du mois de juillet 1917, le Grand Quartier Général a placé des pharmaciens au sein des régiments d’infanterie, sous la direction du médecin-chef. Ils y étaient chargés d’assurer l’approvisionnement en médicament et en matériel et souvent sollicités par les médecins dans la réception, les soins et l’évacuation des blessés. 

Conclusion

Face aux premières attaques chimiques allemandes et aux nombreux problèmes sanitaires, qui ont pris au dépourvu et affecté l’armée française, les pharmaciens sont progressivement apparus comme une réponse à cette désorganisation et le corps des pharmaciens a été ré-organisé. Si l’instigateur de la guerre chimique allemande, le chimiste Fritz Haber a déclaré « La France n’a pas de chimistes, elle n’a que des pharmaciens ! », pensant exploiter cette faiblesse française dans une stratégie militaire, ce sont bien les pharmaciens qui, en France, vont concevoir les moyens de défense et de protection face à cette quasi-nouvelle arme. Les pharmaciens et leurs connaissances scientifiques et médicales ont aussi été mobilisés dans l’élaboration de règles d’hygiène et de prophylaxie, visant à limiter la propagation des maladies infectieuses, pour maintenir la santé des troupes. 

En reconnaissance de ce rôle essentiel joué par les pharmaciens durant la Première Guerre mondiale, le gouvernement a pris la décision d’élever au rang de Facultés les Ecoles supérieures de Pharmacie de Paris, Nancy, Montpellier et Strasbourg par le décret du 14 mai 1920. Ce rôle s’accompagne également de la renommée de certains pharmaciens, comme Paul Lebeau. Chercheur dans le laboratoire du pharmacien Henri Moissan, il a dirigé la Commission des études chimiques de guerre et a été l’inventeur du masque à charbons absorbants, qui était alors la référence internationale du masque à gaz. « En lui remettant la cravate de commandeur de la Légion d’honneur en 1948, le général Dassault dit au professeur Lebeau : « on peut dire sans exagération que vous avez puissamment contribué à la victoire de 1918 : vous avez en effet sauvé notre armée d’un terrible danger… et vous lui avez fourni les moyens d’une riposte éclatante » » (5).

 

(1) EVY Christophe, 1998. « Les pharmaciens et la Première Guerre mondiale : participation aux travaux d’hygiène et prophylaxie ». Thèse. Diplôme D’Etat De Docteur En Pharmacie. Le Blanc-Mesnil : Université de Clermont I.

(2) EVY Christophe, 1998. « Les pharmaciens et la Première Guerre mondiale : participation aux travaux d’hygiène et prophylaxie ». Thèse. Diplôme D’Etat De Docteur En Pharmacie. Le Blanc-Mesnil : Université de Clermont I.

(3) VIALLET Alice, BURNAT Pascal, RENARD Christophe, 2016. Le rôle des pharmaciens français dans le conflit chimique de la Première Guerre mondiale (1914-1918). Revue d'Histoire de la Pharmacie. Vol. 391, pp. 463-475.

(4) EVY Christophe, 1998. « Les pharmaciens et la Première Guerre mondiale : participation aux travaux d’hygiène et prophylaxie ». Thèse. Diplôme D’Etat De Docteur En Pharmacie. Le Blanc-Mesnil : Université de Clermont I.

(5) WAROLIN Christian, 1999. Les pharmaciens et les gaz de combat : Arnaud Lejaille, La Contribution des pharmaciens dans la protection individuelle contre les gaz de combat durant la Première Guerre mondiale. Extension à la période 1920-1940. Revue d'Histoire de la Pharmacie. Vol.323, pp. 381-383. 

Rédaction : Bertille Decoupigny - Service communication, Faculté de Pharmacie, Université Paris-Saclay

Illustration : Marine Kazemi - Service audiovisuel, Faculté de Pharmacie, Université Paris-Saclay